La crise, métaphore du capital

 Depuis Barcelone – Par Etcétera

 

La crise est la métaphore du capital, elle nous explique le monde qu´il produit. La crise rend visible et manifeste ce qui arrive quotidiennement autour de nous et qui est occulté par cette même quotidienneté. Elle nous fait mieux comprendre le système capitaliste puisqu’elle nous confronte à sa vraie nature : celle de mettre en crise le monde et tout ce qui l’habite. Un système dont la finalité n’est pas de satisfaire les besoins mais d’accumuler du capital. Dans la production d’objets, déjà marchandises, ce n’est pas la valeur d’usage qui est recherchée mais la valeur d’échange, la valeur d’usage ne servant que d’alibi à la valeur d’échange.
Nous pouvons aussi voir dans la crise l’impact de l’information propagandiste quand l’information n’est autre chose que de la propagande. Accroître la résignation et le consensus et donner ce système comme indépassable est l’objectif de la propagande. De telle manière que le capital puisse poursuivre à travers l’État ses priorités économico-politiques, c’est-à-dire accroître l’exploitation et étendre le processus disciplinaire sur la société : réduire les salaires, réduire le personnel, augmenter le coût de la vie, affaiblir la résistance sociale, sans cesser d’utiliser la répression directe. Et obtenir ainsi, avec la collaboration de son État, un important transfert d’argent, par le biais des impôts ou en pillant les épargnes, pour qu’il passe aux mains d’une minorité de capitalistes. L’État du capital a permis et permet ce grand pillage, qui n’est pas seulement celui de l’argent public mais aussi celui d’autres richesses, comme par exemple les entreprises publiques qui passent à des mains privées ou l’appropriation de terres, montagnes, forêts, côtes, pour clôturer, perforer, dévaster, abattre, polluer et détruire afin d’extraire le maximum de bénéfices pour quelques-uns en échange du maximum de dommages pour la grande majorité.
En définitive, le capital a fait de la crise une arme pour soumettre le monde entier. C’est aussi pour lui un instrument qui lui permet de se réorganiser, en même temps qu’il lui permet de continuer à accumuler des bénéfices démesurés pour un nombre de plus en plus faible d’individus cachés derrière les sociétés anonymes. Avec la crise, le côté le plus obscur du mode de production et de vie capitaliste est donc rendu manifeste : plus il y a de précarité dans le travail et la vie quotidienne, plus il y a de pauvreté, de déraison, de mort.

La crise d’un mode de production et de vie : son parcours
Durant son parcours historique, le capital a provoqué différentes crises, et une restructuration du modèle productif et de domination a eu lieu lors de chacune. Nous signalerons trois moments :
– dans la seconde moitié du XIXe siècle, une crise de valorisation survient, à laquelle le capital fait face grâce à de nouvelles sources d’énergie (électricité et pétrole) et à une nouvelle organisation du travail (organisation scientifique du travail) permettant une plus grande exploitation des travailleurs. On ne peut oublier, pour cette époque, l’accumulation capitaliste par la spoliation colonialiste.
– En 1929, lors du krach boursier, une crise de surproduction se produit : la capacité productive dépassait largement la demande. Cette crise se prolonge jusqu’en 1945 et se résoud avec la Seconde Guerre mondiale, la plus brutale et meurtrière qu’a connu l’humanité. Le fonctionnement à plein de l’industrie de guerre et le cycle mondial de destruction-reconstruction aura permis au capital d’entrer dans un nouveau cycle productif : c’est le modèle keynésien. Dans le système productif industriel, le modèle fordiste de concentration ouvrière et productive s’impose. Dans le dit premier monde, le travail ne manque pas et le niveau de chômage est minime. C’est l’époque de l’électroménager, de la télévision et de l’automobile. Au niveau mondial s’imposent aussi l’industrialisation de l’agriculture et le secteur tertiaire : industrie du tourisme, de la culture et des loisirs. De même, une nouvelle forme de colonialisme économique s’impose. C’est ce que nous connaissons comme société de consommation, État-providence, quand le capitalisme montre, dans ces sociétés qu’il appelle du premier monde, son côté plus humain, ou plutôt son côté moins inhumain.

Dans son invariance comme relation sociale et comme mode de production de marchandises (les produits du travail humain prennent la forme de marchandises et les relations qui s’établissent entre les personnes prennent la forme de relations sociales entre choses), arrive la phase consumériste. Consommer devient le premier commandement. Ne pas consommer frôle le délit et est considéré comme une maladie. L’État s’occupe de notre survie, de toute la sphère de la reproduction qui jusqu’alors était fondamentalement prise en charge par la famille. Il s’occupe de notre santé, de l’enseignement dans toutes ses étapes depuis la petite enfance. Dépossédés d’un savoir traditionnel dans tous ces domaines, nous sommes rendus dépendants de l’État qui, de cette manière, instaure comme style de vie la dépendance et l’assistance. C’est la société de consommation qui touche aujourd’hui le fond, société que le même capital laisse derrière lui.

– Le modèle actuel de domination capitaliste commence en 1973 avec ladite crise du pétrole, qui est une crise de rentabilité. Le capital cherche de nouvelles manières d’augmenter la rentabilité de ses bénéfices. L’organisation productive lui semblait trop rigide et la production intensive, fordiste, représentait une concentration ouvrière trop dangereuse, un symbole depuis lequel pouvaient être obtenues de nombreuses victoires, par la lutte, et la satisfaction de trop de revendications. Dans le système productif, le capital impose le toyotisme et le modèle de production dispersée, basés sur une grande flexibilité des travailleurs et sur la délocalisation des entreprises. La flexibilité du travail s’est accompagnée de la fragmentation des travailleurs par leur atomisation définitive et par l’augmentation de la précarité : contrats à temps partiel, baisses de salaires, hausses des horaires de travail et augmentation constante du coût de la vie. La dispersion de la production signifie, en plus de conditions d’exploitation plus extrêmes, de rendre plus difficile ou quasi impossible l’arrêt complet du processus de production qui ne peut être rompu que par la paralysie de la chaîne logistique.

Gestation et gestion de la crise actuelle
À partir de 1973, c’est le début de la fin pour le modèle keynésien, et, au sein de la domination idéologique de l’économie mondiale, s’impose la faction monétariste de l’école de Chicago, connue sous l’alias de « néolibéraux ». Nous ne pouvons oublier que le néolibéralisme a été mis en pratique par une féroce répression et dans le sang de milliers de personnes assassinées, d’abord avec les militaires chiliens (à l’appel de Pinochet ont accouru Friedman et ses Chicago boys) puis avec les militaires argentins. Son expansion mondiale s’impose avec les gouvernements de Thatcher en Grande-Bretagne et de Reagan aux États-Unis. La doctrine keynésienne est restée dans un coin de la mémoire de quelques nostalgiques et la doctrine monétariste néolibérale s’est imposée comme l’idéologie économico-politique que nous subissons encore.

Dans les décennies 1980 et 1990, un grand développement des nouvelles technologies se produit, d’abord la micro-électronique, la cybernétique et la robotique, puis la biomédecine, la technologie moléculaire et les technologies de l’information et de la communication (TIC). Cela permet d’importants changements dans le processus productif et dans le système financier, mais aussi dans la stratification sociale, dans les médias, dans les instances culturelles et psychosociales, dans la recomposition du monde du travail, et dans les formes de lutte et d’organisation.

Cette transformation de la sphère du travail et des marchés impliquera le monde entier. Dans les trente dernières années, le processus de prolétarisation s’est accéléré. Il a capturé des millions de personnes en Asie –Chine, Inde, Bangladesh, Indonésie, Vietnam, etc.–, en Amérique –Brésil, Équateur, rien qu’au nord du Mexique 1,5 millions de travailleuses (en majorité de jeunes adolescentes) travaillent dans la zone des maquilas–, et en Afrique –Égypte, Maroc, Éthiopie, Afrique du Sud, Niger, Congo, etc.– où les travailleurs sont sur-exploités, mal payés, ont des journées interminables et travaillent dans une grande insalubrité. Cette prolétarisation massive a produit de grands déplacements de population, déracinements et dépossessions.

Ce qui a rendu possible cette nouvelle et agressive mondialisation du capital, c’est qu’aujourd’hui tous les modèles productifs capitalistes existent simultanément. Nous pouvons trouver, y compris sur le même territoire, le modèle hautement technologique et informatisé aussi bien que le modèle manchesterien du satanic mill (William Blake) ou usine du diable où s’entassent filles et garçons, femmes et hommes, travaillant pour des salaires de misère dans des conditions d’exploitation telles que celles du début du XIXe siècle (comme le prouvent les plus de 1000 morts de l’usine de Dacca).

Toutes ces transformations provoquent de nouveaux processus disciplinaires dans le monde, et en Occident où nous nous trouvons. Un nouveau processus de contre-réforme s’impose, non seulement dans la sphère du travail où les droits conquis par des années de luttes et de morts ne sont pas appliqués ou se perdent, mais aussi socialement avec le retour de la religion et du nationalisme dans la théâtralisation politique.

Un enchaînement de crises nous a frappés durant les quarante dernières années : le krach financier de 1987, la crise monétaire de 1992-1993, celle des marchés du Sud-Est asiatique en 1997, celle des entreprises du web et la chute du Nasdaq en 2000, etc. ; de plus, une centaine d’États (sur les 194 qu’il y a dans le monde) ont été frappés par une crise. Finalement, en 2007- 2008, le système de crédit fait faillite suite à la crise des subprimes et nous nous retrouvons dans cette dite crise financière, que nous traînons encore.

Mais quel est le récit qu’on nous vend sur l’origine de cette crise qui nous frappe ? Que tout est la faute d’un mauvais fonctionnement du capital financier, des spéculateurs et corrompus. De cette manière, rendant coupable une petite partie du système, le même système capitaliste qui produit tout cela se fait passer pour bon et juste. Quand en réalité la crise est la métaphore derrière laquelle se cachent la brutalité du système et ses contradictions.

Le capital investit de moins en moins de bénéfices dans la part productive, déviant une part importante de ceux-ci vers les secteurs de la spéculation financière : en 1990 l’apport total des transactions financières représentaient déjà 15 fois plus que le PIB mondial, tandis qu’en 2007 elles lui étaient 70 fois supérieures. Le marché financier se convertit en principal moteur de profit, en financeur d’investissements et distributeur de revenus et bénéfices. La globalisation du système financier réalise l’essentiel de l’argent en tant qu’abstraction et fétichisation maximales.

Les capitalistes placent leurs profits dans le système financier pour obtenir plus de bénéfices. Pour améliorer et développer le processus de production industrielle, ils doivent dépendre du crédit. La dette apparaît comme partie indispensable pour le fonctionnement du système capitaliste : des entreprises, de l’État (avec la dette souveraine) et aussi des personnes et des familles qui s’hypothèquent avec des crédits à la consommation qui dissimulent les bas salaires et la hausse constante des prix. Sans le crédit, la production ne fonctionne pas, mais l’État non plus. Sans crédit, la société de consommation s’effondre. Derrière la dette publique et privée se cache le visage du pouvoir de l’argent privé. Le crédit est une avance du bénéfice (ou du salaire) et a besoin d’un futur, c’est-à-dire qu’il permet de dépenser de l’argent futur. L’achat d’argent crée de manière fictive de nouveaux fonds pris au futur et mis sur le marché du présent. Avec le crédit, le futur des personnes est hypothéqué, la dette est un paiement à venir qui contraint et modèle les comportements présents.

La crise actuelle, dite financière. L’actuel État du malaise
Nous arrivons ainsi à la situation de la crise financière actuelle, avec la constatation que le capital financier en circulation est loin d’avoir la valeur qu’il représente. Et la crise éclate par le point le plus faible : l’impayé de la dette. Le crédit se fige alors et l’investissement se rétracte, ce qui aboutit à une diminution de l’activité économique et à la chute de la production, au chômage et à la baisse de la consommation : c’est la récession. Cependant, il existe une double connexion entre le capital financier et le capital productif, comme investisseur et comme débiteur. Bien qu’apparemment ils prennent des chemins parallèles, le point de rencontre entre les deux, c’est les nombreux bénéfices qui rapportent à une minorité capitaliste.

Il existe aussi une connexion entre l’État et le capital, puisque la bourgeoisie (au XVIIe siècle en Angleterre mais surtout au XVIIIe en France) a été la classe qui s’est emparée de l’État, formant l’État du capital. Ce jargon de l’illusion démocratique, d’un espace séparé, garant de la volonté générale, dans lequel nous serions tous égaux et citoyens, est un conte, une histoire : ne me racontez plus d’histoires / je viens de loin / et je les connais toutes / Ne me racontez plus d’histoires (León Felipe).

Quant à la situation dans l’État espagnol, vu que la principale source d’accumulation est constituée de l’association de spéculateurs de la banque, du tourisme, du secteur de la construction et de l’immobilier, la radiographie apparaît d’elle-même. Ajoutons à cela le taux de chômage élevé qui est structurel : en 1992, l’année olympique, le chômage a atteint 24,5 % et il est actuellement de plus de 26 %, dépassant les 56 % chez les jeunes.

Nous assistons donc cette dernière année, ici, dans la région espagnole, à une dégradation continue des conditions de vie : la réalité de la crise s’affiche avec l’augmentation des expulsions, du chômage, de la pauvreté, des suicides, des mesures disciplinaires, de la répression, de la corruption, du gaspillage, des restructurations, des délocalisations, des plans sociaux, par l’augmentation des politiques impliquant la pollution et la destruction du territoire, et par extension celle de la planète.

Signalons que la croissance économique du capital s’accélère dans le temps, ce qui n’a pas toujours été le cas. L’offensive actuelle du capital est remarquable ; sa marche vers une prétendue croissance à l’infini lui fait employer toutes les armes, celles de l’État et celles qui lui sont propres. Faisant usage de tous ses modes de pouvoir. Aujourd’hui, par exemple, dans l’État espagnol, 21 000 élèves de troisième répartis en 400 collèges ont des cours de finances : bourse, fonds d’investissement, valeurs attractives, valeurs toxiques, etc. La banque d’Espagne et la CNMV (l’autorités des marchés financiers) aspirent à convertir ces dites connaissances en enseignement obligatoire. Pas à pas, ils tentent d’étendre leur culture de l’économie à tout le pays. En comparant n’importe quel journal d’il y a 25 ans avec un journal actuel, on remarque à quel point l’économie occupe désormais une place importante, par son étendue et par les gros titres qui lui sont dédiés. Il en est de même dans les programmes télé. Avec cette propagande, ils ont réussi à ce que 22 % des familles espagnoles aient des actions d’entreprises cotées en bourse, chiffre supérieur à ceux de la majorité des pays de l’Union européenne (2013). Cela signifie que près de 9 millions d’Espagnols investissent en bourse.

En 2012, le nombre de personnes avec des actifs financiers d’au moins un million de dollars, hors habitation principale, était de 144 600 personnes en Espagne, 5,4 % de plus qu’en 2011.

La pauvreté a augmenté de 8 % en Espagne depuis 2008, alors que simultanément l’inégalité entre les différentes régions autonomes a doublé. Quant à la pauvreté économique, elle a augmenté de 17 % en Espagne entre 2006 et 2011 (chiffres des revenus et du chômage).

Résistances : récupérer des espaces. La question sociale revient
Face à une telle agression envers nos conditions de vie, apparaissent la rage, les révoltes, la rébellion, le désir de liberté, les gestes quotidiens qui nous signalent le nécessaire changement de société, un changement qui n’est pas utopique. Non pas pour changer les individus, mais pour changer les relations sociales qui s’établissent entre eux, puisque ce sont les relations qui constituent une société au sein de laquelle un individu sera libre ou esclave.

Nous ne voulons pas faire une lecture idéaliste des protestations et des résistances que génère la phase capitaliste actuelle et éviter ainsi de poser le problème de la domestication que réalise la domination capitaliste et la question de la servitude volontaire soulignée par La Boétie. Mais nous ne voulons pas non plus tomber dans le cliché gauchiste radical de ne voir les gens que comme produits de l’aliénation générée par le mode de production des marchandises.

Nous connaissons les réponses de la population exploitée par le capital face à la réalité de cette crise. En plus des réponses respectueuses des nécessités du capital et bien canalisées par les syndicats, déjà bien véhiculées par les médias, il y a eu et il y a d’autres réponses plus irrévérencieuses, plus spontanées et auto-organisées hors du corset syndical. Nous ne voulons pas introduire par là la fallacieuse distinction entre luttes réformistes et luttes révolutionnaires ou anticapitalistes : dans les deux cas, leurs protagonistes essaient d’améliorer leurs conditions, mais seulement quelques-unes nous montrent les ressorts par lesquels échapper à la logique productiviste, et c’est sur celles-ci que se porte maintenant notre attention. Nous ne voulons pas non plus magnifier le degré de violence de beaucoup de ces réponses. Ce n’est pas la cote de violence que nous valorisons comme mesure de radicalité, bien qu’elle nous montre certainement le degré de détermination de l’individu ou du collectif en question. Des réponses de gens ordinaires, de gens qui conservent, au contraire de ce que voudrait nous faire croire la télévision, une orientation naturelle vers l’égalité et la communauté. Hors de l’orbite télévisuel, nous apprenons que tous les travailleurs ne négocient pas de réduction salariale pour éviter des licenciements, que beaucoup réussissent, avec détermination, à ne pas perdre leurs acquis sociaux, que d’autres veulent déjà abandonner le travail salarié et essaient d’autres formes de vie.

Maintenant nous voulons parler davantage du possible comme part de la réalité, des possibilités que nous avons, l’ensemble des humains, de construire une autre société qui développe ce qu’il y a de plus humain en nous, parler davantage de la vie que nous voyons surgir de toutes parts. Parler de nous, pas autant aliénés et moutonneux que nous voient les blablateurs critiques qui parlent et écrivent sur nous, mais plutôt parler de nous comme enclins à l’aide mutuelle, l’amitié, la générosité, au refus spontané de l’injustice et de toute forme de pouvoir, parler à ceux que le pouvoir laisse indifférents.

Nous voulons parler de l’autonomie qui se construit dans les communautés indigènes ; de la vie quotidienne de tant de collectivités enracinées à la surface de la terre ; de la créativité à travers le geste et le verbe, qui point à chaque coin de rue ; de la relation entre égaux qui s’établit sur les places et les recoins de toutes les villes du monde ; des luttes incessantes pour conserver quelque chose de la vie qui va être détruite par l’économie ; de la rébellion individuelle et collective pour affirmer la dignité et l’autonomie ; des petits gestes rebelles qui germent dans l’anonymat ; de la poésie au ras du sol qui défie la banale grandiloquence dictée d’en haut ; de l’acharnement à construire des relations horizontales au-delà de la médiation étatique ; de l’activité coopérative et de l’échange pour couvrir nos besoins sans la médiation de l’argent ; de nos rêves de lendemains qui cherchent à se réaliser au présent. Parler en définitive de notre vie.

Mentionnons maintenant quelques exemples qui, sur le mode métaphorique, en disent plus que ce qu’ils sont. Durant l’année 2011, le rythme des expulsions de logement dans l’État espagnol a été de 159 par jour ; au premier trimestre 2013, 19 468 expulsions ont été exécutées, c’est-à-dire une moyenne de 216 par jour. En 2012, plus de 80 % des expulsions ordonnées par les juges de Madrid ont été demandées par Bankia, pour exécuter ses saisies hypothécaires. Cela nous met face à l’évidence, aussi sûrement que le signalait León Felipe, que la justice vaut moins / infiniment moins / que l’urine des chiens / … Maintenant que la justice a moins, / infiniment moins / de qualité que le fumier.

Face à cela, la Plateforme des personnes affectées par les hypothèques (PAH), entre autres nombreuses actions, a occupé et libéré plus d’une douzaine d’immeubles d’habitation en Catalogne : à Terrassa, Sabadell, Salt, Rubí ou Blanes. Les dernières actions ont été l’occupation d’un immeuble de quatre étages à Vilanova i la Geltru, propriété de la banque Caixa del Penedès, d’un autre bâtiment à Badalona, propriété de la banque BBVA vide depuis quatre ans, et d’un immeuble de sept étages, une construction neuve qui appartient à la CaixaBank, à Manresa.

À Séville, le 17 mai 2012, l’occupation d’un immeuble d’habitation que le groupe financier Ibercaja gardait vide est un exemple intéressant d’activité solidaire et d’aide mutuelle mené principalement par des femmes au sein de la Corrala L’Utopie. Maintenant, un an plus tard, une dizaine de corralas 1 se sont formées en Andalousie ; à Séville ont été occupés et libérés plusieurs bâtiments auxquels de nouveaux noms ont été donnés : la corrala La Liberté à Triana, L’Union au Cerro del Aguila, La Joie, L’Illusion ou encore la corrala L’Espérance. Dans d’autres villes et villages, des bâtiments qui étaient la propriété de banques ont aussi été occupés et libérés, comme la corrala La Libération à Alcala de Guadaira, celle du Rêve à Tocina-los Rosales, celle du Belvédère à Villanueva del Rio, tandis qu’à Malaga se sont constituées les corralas Les Lutteuses et La Bonne Aventure.

Depuis 2011, des habitants du quartier de Sants à Barcelone occupent les locaux de l’usine textile de Can Batlló qui a commencé à fonctionner en 1878, lieu d’enfermement et d’exploitation devenu centre d’activités libres. Dans le quartier de Poblenou à Barcelone, un groupe d’habitants de l’assemblée de quartier occupe l’ancien siège de la coopérative de consommateurs la Flor de Maig. Fondée en 1890 par une dizaine d’ouvriers, elle était devenue l’une des plus grandes coopératives de la péninsule ibérique, et elle est maintenant à nouveau pleine d’activités. Ainsi devient réel le cri « À chaque expulsion, une occupation ! »

Ce ne sont là que quelques exemples d’un courant de rage et d’indignation qui parcourt la péninsule ibérique, parfois souterrain et parfois visible. Le mouvement des occupations de la décennie 1990 – 2000, a été très actif et a été accompagné d’une bonne dose de musique. Aujourd’hui, nous le voyons à nouveau en progression à la suite des mouvements d’occupations de places (15 M) et de la PAH, avec des occupations qui se sont étendues dans tout le pays. La différence entre le premier mouvement et celui d’aujourd’hui est que le premier se constituait essentiellement d’une couche sociale jeune et proche d’un mouvement radical, tandis que celui d’aujourd’hui est beaucoup plus transversal et accueille divers secteurs de la société.

La conflictualité reflète et cache aussi la situation actuelle de la lutte des classes. Dans l’État espagnol, comme cela se sait déjà, les luttes ouvrières ont connu leur période culminante de 1976 à 1980 avec une moyenne de plus de 1100 grèves par an. Ensuite, jusque 1996, la lutte contre la reconversion industrielle et agricole imposée par l’entrée dans l’Union européenne a donné lieu à d’importants conflits, avec une moyenne de quasi 1000 grèves par an. Puis la question ouvrière a semblé passé au second plan, en apparence seulement. Mais depuis le début de la crise, les luttes ouvrières ont été réactivées, bien que, majoritairement, elles aient un caractère défensif, principalement contre les plans sociaux et les réductions de salaire et de personnel. De fait, l’État espagnol est le deuxième État européen pour le taux de mobilisation ouvrière, seulement devancé par l’Italie. C’est aussi l’un des États avec l’adhésion syndicale la plus basse, à 15 % ; seules l’Estonie, la Lituanie et la France ont des taux d’adhésion encore plus bas, à environ 10 %.

L’année 2009 fut la plus conflictuelle. On compte 1125 grèves auxquelles participèrent 650 000 travailleurs, avec une perte de 1 290 852 journées de travail ; sur ces 1125 grèves, 259 ont eu lieu dans le secteur public et 866 dans le privé ; ces 866 grèves ont impliqué 27,2 millions d’heures de travail perdues. Les motifs ont été : 335 grèves contre les plans sociaux, 129 pour réclamer des arriérés de salaires, 123 pour négocier des conventions collectives ou leur rupture, 74 pour des causes extérieures au travail et 70 grèves par solidarité. Dans les années suivantes, le nombre de conflits a baissé, et en 2010 il y a eu 948 grèves qui signifient 671 498 journées de travail perdues ; en 2011, 777 grèves ont eu lieu et 484 540 journées ont été chômées.

Depuis 2008, il y a eu quatre grèves générales –en 2010, en 2011 et deux en 2012– en plus de huit grèves générales au Pays basque depuis le début de cette crise. En 2012, il y a aussi eu un conflit dans les mines, sur une question défensive contre la réduction des subventions, qui a provoqué une grève générale du secteur et une grande marche des mineurs jusqu’à Madrid. On ne peut pas non plus oublier les mobilisations dans les secteurs de l’enseignement et de la santé.

Parmi les grèves qui se sont déroulées cette année, il faut souligner la grève illimitée entamée le 3 juin sur les sites de Hewlett Packard à Saragosse et à Sant Cugat del Vallès qui a concerné 2100 travailleurs, contre la baisse des salaires et la détérioration des conditions de travail. Ç’a été la plus grande grève dans le secteur informatique espagnol et après neuf jours de grève, l’entreprise a cédé sur la majeure partie des exigences des travailleurs.

Entre nous
Revenons-en au début : la crise est la métaphore du capital, elle nous explique le monde qu´il produit… Mais à quoi nous sert de savoir cela ? Comment rendre ça opérant dans la perspective d’un changement social nécessaire pour sortir de la barbarie actuelle ? Comment nous mobiliser contre les conséquences du capitalisme et contre le capital lui-même ?

Le capital a liquidé sa phase consumériste, la société d’assistance. Impossible de revenir en arrière. Lutter contre les mesures que le capital impose, lutter contre les coupes budgétaires dans l’enseignement, la santé, les retraites, ce n’est pas pour retourner à un état antérieur, laissant de nouveau nos vies entre les mains de l’État mais pour, dans ces luttes, sur ce parcours, nous réapproprier nos vies, déployer nos savoirs, nos pensées : l’aide mutuelle, la solidarité, le troc, l’affinité, le don, la gratuité. Un parcours contre les institutions de l’État et en notre faveur, sans tomber dans l’illusion que par là nous sortons déjà du capitalisme, ce qui serait banaliser un mode de production et de vie, une relation sociale.

Comment tourner en notre faveur la diminution actuelle de la consommation, sans encourager le misérabilisme ? Comment tourner en notre faveur l’augmentation du chômage, l’absence de travail ? Reposer aujourd’hui ce que nous disions hier contre la consommation et contre le travail…

Sans croissance le système actuel ne peut se maintenir, et il semble que nous soyons de plus en plus proches du point de non-retour, d’une limite indépassable, d’une ligne après laquelle vient l’effondrement, puisque l’épuisement des sources d’énergie entraîne la fin de tout type de bien-être possible. Mis à part d’autres considérations sociales, économiques et politiques, toutes reliées entre elles, et sans être lugubres, la seule perspective de la fin de l’énergie est aussi implacable que définitive. La consommation énergétique a cru de manière exponentielle ces derniers 200 ans, c’est-à-dire qu’à chaque période donnée elle a doublé par rapport à la période précédente ; c’est évident qu’il y a une fin à cela. Un autre modèle ? Le système permettrait-il un modèle qui lui offre moins de rétributions ?

Pris entre la nécessité des « énergies propres et durables » et les catastrophes régulières sur les sites nucléaires, ou entre pouvoir polluer en payant des droits spécifiques pour produire dans leurs usines et étendre la fracturation hydraulique pour exploiter les sous-sols à des niveaux gravissimes de destruction et de pollution, les dieux de l’argent tentent de se frayer un chemin. À défaut de guerre, nous ignorons si nous sommes au début d’une nouvelle ère de cataclysme ou à un moment où ils ont besoin de récupérer le maximum de capital « concédé » aux masses pour se le réapproprier postérieurement à travers la consommation… En tout cas, l’intérêt pour notre autonomie personnelle et collective, c’est de dépendre au minimum de cette machine. Ce n’était pas ça le type de bien-être que nous avions désiré. Il n’y avait pas besoin d’une technique dérivée de la militarisation du monde, ni d’un bien-être basé sur la destruction de la planète. Cette réalité est celle qui nous a été imposée, et ce que nous avons, de bien, de mal et / ou d’ambivalent, nous l’avons payé au prix fort.

Le visage de ces dieux est de moins en moins aimable et derrière chaque coupe budgétaire, usurpation ou pillage, leur discrédit transparaît, y compris chez certains défenseurs de l’imaginaire politique. Il est nécessaire de multiplier les noyaux d’opposition dans lesquels se développe de manière théorique et pratique la conscience qu’une autre société est possible. Qui fasse de la transgression une vertu ; qui crée des canaux horizontaux de communication, des espaces de jouissance et de loisirs sans mercantilisme ; qui libère les espaces de spéculation ; qui profite des objets sans valeur d’échange ; qui fasse l’apprentissage quotidien de nos propres savoirs…

Avec l’exploitation et la spoliation des calottes polaires, des fonds marins, des énergies fossiles des sous-sols, des mines, de l’eau, de l’uranium, avec le traitement du nucléaire, etc., le capital creuse sa tombe. La nôtre aussi ? Il nous reste, entre autres et dans la mesure du possible, la marginalisation –puisque rester en dehors est impossible étant donné la quasi universalité du système–, l’auto-exclusion, être saboteurs du système, être davantage une charge qu’un aliment pour lui.

 

Etcétera,

juillet 2013.

1 Les corralas sont des immeubles populaires anciens : on accède aux habitations, de moins de 30 m2, par des coursives disposées autour d’un large patio central.